LA DERNIÈRE NUIT DU MONDE

Il existe des textes que l’on désire ardemment ressentir sur un plateau dès la lecture. Chaque mot dévoré sur la page souhaiterait être mâché dans l’espace par son interprète, à l’instant même de sa découverte sur la page. La Dernière nuit du monde de Laurent Gaudé fait partie de ces pièces. Et si nos sociétés abolissaient le sommeil et s’affranchissaient de la nuit ? L’auteur nous offre un monologue-récit absolument percutant, où se dessine un monde de roman d’anticipation, un voyage cinglant aux extrémités du capitalisme. Dédicacée à Fabrice Murgia, la pièce sera créée par l’artiste et sa compagnie Artara au prochain festival d’Avignon.

Gabor est une homme d’une quarantaine d’année face à une femme qu’il vient d’assassiner. Tel est le point de départ de ce monologue qui va s’infiltrer au sein même de sa mémoire. Un monologue que l’auteur qualifie de « peuplé », peuplé de toutes les voix qui l’ont mené à cet assassinat. Gabor travaille pour une politicienne qui souhaite créer et généraliser « la nuit fragmentée », une nuit de repos de quarante cinq minutes provoquée par l’ingestion d’une pilule. Une solution ultime afin de mettre fin à cette perte de temps colossale qu’est le sommeil, une solution pour pouvoir vivre deux fois plus longtemps. Une activité humaine, commerciale, énergétique qui ne s’arrêterait plus jamais. Et lorsque le monde fête cette dernière nuit de l’ancien monde, Gabor va perdre l’amour de sa vie qui passera sa véritable dernière nuit à l’autre bout de la planète. 


Laurent Gaudé dépeint une société qui, à force de s’affranchir du vivant, finit par se consumer : exode de la faune vers le grand nord, disparition des rêves, yeux et mémoires meurtris par leur surexploitation. Les hommes et les femmes dépérissent dans un monde qui ne s’arrête plus jamais, au nom du profit et de l’éternel combat contre la mort. L’auteur use d’une poésie visuelle saisissante tout en alternant avec une prose acérée voire brutale. Les sens sont sollicités de toutes parts, provoquant un rêve horrifique qui nous rappelle cependant son immense nécessité.

La Dernière nuit du monde, Actes-Sud, 12 euros.

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