VENTS CONTRAIRES
Brasser de l’air plutôt que des esprits

Pour un portrait de notre génération, il faut reconnaître que c’est tout de même assez flou. Les relations amoureuses évolutives et interconnectées d’une demi-douzaine de personnes représentent-elles réellement l’état d’esprit d’une partie de la population actuelle ? Car c’est comme cela que la pièce est présentée. Ces six personnages seraient apparemment pris dans une spirale tourmentée inhérente au XXIe siècle occidental. En réalité, cela ressemblerait plutôt à une réécriture de FRIENDS, le côté sitcom en moins.

Pourtant, la situation et le texte ne sont pas si éloignés d’un propos juste et percutant. En effet, on comprend que Jean-René Lemoine cherche à nous parler d’une marchandisation de l’amour, d’une normalisation des rapports humains, d’un certain “désenchantement“ des individus appartenant à cette société. On en passe pas si loin, mais les enjeux mis en œuvre sont malheureusement un peu faibles pour provoquer cette réflexion. L’amour quitte un couple, très bien. C’est une tragédie universelle et intemporelle, c’est certain, mais dans ce milieu et dans cette époque, la séparation est possible ! Le renouveau, l’évolution d’une situation qui ne convient plus à l’une ou l’autre des parties est envisageable ! Du coup, présenter cela (d’entrée de jeu) comme le point tragique essentiel de la pièce perd en puissance par rapport à un texte de Marivaux, ou de façon bien plus nette, de Racine.

Par ailleurs, la pression sociale, l’urgence de se conformer à ce que l’on devrait être, de se sentir contraints par tout ce qui nous entoure à ne pas suivre nos désirs et nos impulses, pression bien présente autour de nous aujourd’hui, est totalement absente de la pièce. Tous les personnages sont au moins aisés, et ne font que suivre leurs choix, leurs envies, avec plus ou moins de réussite. L’urgence de s’extirper de sa condition, présente par exemple dans les pièces de Tchekhov, ne se ressent chez aucun personnage, du moins dans la temporalité dans laquelle il se trouve au plateau (le personnage d’Anne Alvaro ayant pu, effectivement, avoir eu ce besoin dans son passé).

© Jean-Louis Fernandez

En dépit de ces écueils, on pourrait suivre ces personnages, et partager leurs détresses et joies dans un univers qui nous rappelle le nôtre. Alors pourquoi cela ne prend-t-il pas ? La direction des comédiens. Malgré une scénographie très bien pensée, qui, elle, accentue le côté uniforme du cadre de nos vies, les acteurs se dépossédant de toute individualité laissent le spectateur à la porte du ressenti émotionnel. Si Anne Alvaro s’extrait du lot par moments, le reste des cinq comédiens adopte une fixité permanente des corps et de la voix, créant un chœur monolithique, quasi robotique, tout le long de la pièce. Si cela peut évoquer la tragédie classique, cela ne nous rapproche en rien des personnages.

Finalement, c’est dommage ! Les thèmes abordés par Vents Contraires avaient tout pour percuter et faire prendre un certain recul sur notre façon de vivre et d’envisager notre avenir, mais le spectacle se limite à l’observation de personnages un peu dénués d’émotions, issus d’une classe bourgeoise, dont les choix font évoluer leurs situations. Bon…

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