RECONSTITUTION : LE PROCES DE BOBIGNY

Avec Reconstitution: le Procès de Bobigny, Emilie Rousset et Maya Boquet entrent dans les rouages de l’Histoire et de la Justice avec brio et humilité. Les deux artistes conçoivent pour le Festival d’Automne un dispositif qui, en plus de son originalité, convoque une énergie stimulante chez le.la. spectateur.trice. Elles ne reconstituent pas les images de l’Histoire mais l’effervescence de la mémoire qui se forge. Tout y est incertain et vivant (archives ou réécritures, mémoire ou fantasme, passé ou présent), conférant à cette création un caractère profondément actuel.

Replongeons-nous dans le contexte !

8 novembre 1972. Un procès des plus banals va se tenir à Bobigny. Marie-Claire Chevalier et sa mère sont poursuivies pour l’avortement de la jeune-fille, violée par son compagnon. Le Manifeste des 343 « Salopes » est signé l’année passée. L’avocate Gisèle Halimi décide de médiatiser cette affaire afin de faire avancer les droits des femmes ainsi que les revendications féministes.

Sur le plateau se tiennent quinze stations d’écoute, de quinze minutes chacune, avec quinze interprètes restituant au micro des témoignages contemporains du procès, des paroles de spécialistes poursuivant des réflexions sur la condition des femmes ou la question du genre, mais également la parole de personnalités « pro-vies ». Muni.e d’un plan, le.la spectateur.trice circule à son rythme et selon ses envies, de témoignage en témoignage, pour écouter au casque ces paroles interprétées en direct.

© Philippe Lebruman

Emilie Rousset et Maya Boquet ne représentent pas directement le lieu du tribunal mais, par la mise en place de ce dispositif déambulatoire, elles retrouvent l’énergie des couloirs de la Justice. En plus de l’écoute du témoignage, le micro capte les paroles lointaines des autres témoignages, les bruits des pas des spectateurs.trices qui se déplacent, les bruits sourds et enflammés des discussions de couloirs lorsque certain.es attendent pour écouter un autre témoignage, échangeant sur ce qu’ils.elles viennent d’entendre. Quelque chose se passe sur ce plateau de théâtre ! La reconstitution est présente mais pas figurée, c’est une énergie qui émane. L’énergie des idées, des débats, de la révolte.

Le génie de cette création est sa profonde humilité. Les documents et témoignages sont montés et décontextualisés de telle manière à délivrer une version désenflammée. Tout est à ce point factuel que l’appropriation par le.la. spectateur.trice en est facilité, apportant un confort et une liberté nécessaire pour forger son propre avis. Ainsi, l’actualité ressurgit avec force sur les débats sur la PMA, la GPA et tous ces combats féministes encore à tenir !

Reconstitution : Le Procès de Bobigny est une réussite totale de tous points de vue, avec une mention spéciale pour la prouesse technique des interprètes. Chacun.e déambule de station en station, pouvant ainsi interpréter tous les rôles, délivrant ces différentes paroles dont ils.elles écoutent les enregistrement originaux par une oreillette. En résulte un savant mélange de sensibilité personnelle et d’humilité afin de transmettre l’énergie de la pensée en marche.



Une sacrée réussite qui mérite largement le détour !

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