POINTS DE NON-RETOUR [QUAIS DE SEINE]

Alexandra Badea entame en 2018 une trilogie sur l’Histoire et le Mémoire : Points de non-retour. Une réflexion en trois opus sur les répercutions des tabous de l’Histoire sur nos choix de vie et nos identité en construction. Comment porter le poids de ces mémoires, parfois occultées, d’une histoire à la fois privée et commune ? Les éditions de L’Arche publient le deuxième tome de cette expédition touchante et jouée actuellement au Théâtre National de La Colline.

Points de non-retour a débuté avec [Thiaroye], le premier volet de cette trilogie. Un homme et une femme tombent amoureux dans le France de Pompidou, tout deux avec leurs bagages familiaux, avec ces mémoires à explorer. Lui, son passé prend racine dans l’Europe Centrale de l’après-guerre. Elle, c’est dans l’Afrique post-coloniale que sa mémoire familiale prend vie. Un point de départ qui deviendra le point d’arrivée d’histoires à accepter, assimiler, afin d’aller de l’avant et de construire un futur commun.

[Quai de Seine] s’inscrit dans ce même périple dans un kaléidoscope générationnel. Nora est réalisatrice de documentaire et suit une thérapie afin de répondre à des sensations qu’elle ne comprend pas. Pourquoi est-elle habitée d’une colère omniprésente dans sa vie ? Pourquoi est-elle incapable de traverser le pont Saint-Michel ? Ses échanges avec son thérapeute sont entre-coupés avec des flash-backs de Younes et Irène, un jeune couple qui a fuit l’Algérie des années 60 pour la France, des amants séparées par l’Histoire. Younes est Algérien, Irène est « pied-noir », une française d’Algérie. Nora va remonter l’histoire de ce couple qui se déchire entre leur passion et leurs origines ? Peux-tu m’aimer en sachant d’où je viens ? Les discordes de l’Histoire ne seront-elles pas toujours entre nous ? Nora va ainsi remonter les souvenirs de son arbre généalogique pour arriver au massacre du 17 octobre 1961 perpétré par les forces de l’ordre française sur des manifestants Algériens de la fédération Française du FLN (Front de Libération Nationale). Les policiers tirent à bout portant, jettent certains corps dans la Seine depuis le pont Saint-Michel. De ce massacre, un tabou se crée. La mémoire se brouille. Ce ne sera qu’en 2012 que le président François Hollande reconnaitra la responsabilité de l’Etat Français.

Alexandra Badea navigue dans cette thématique avec une écriture sobre, distante qui permet aux lecteur.trices de s’investir pleinement dans les souvenirs de ces personnages, sans passer par la violence d’un pamphlet politique. L’autrice arrive justement à faire émerger cette violence historique par l’expression des sentiments de ses personnages et surtout par le travail sur leur mémoire. Le poids de la mémoire devient véritablement le thème de la pièce et non juste un prétexte intellectuel. Elle est palpable, elle est vivante, elle est vindicative, elle est touchante. La Mémoire est un personnage en filigrane, une ombre omniprésente. Alexandra Badea réussit à faire de son thème d’écriture son personnage principal.

Points de non-retour [Quai de Seine] est une très belle pièce pour aborder ces événements de façon ludique et engagée.

Points de non-retour [Quai de Seine], d’Alexandra Badea, L’Arche Editeurs, 13 euros.

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